Olivier Rubens a bien voulu nous communiquer sa participation au Café littéraire consacré à Romain Gary. Nous l'en remercions chaleureusement.
« AU DELA DE
CETTE LIMITE »
Au milieu de ce livre publié en 1975, année de la mort de Malraux se
trouve une scène qui rappelle le début de « La condition humaine ».
Le héros et sa compagne dorment dans une chambre d’hôtel.
J’entends un léger crissement. Un glissement furtif sur la moquette (…)
Ma main cherchait l’interrupteur. J’allumai.
Ce fut instantané.
Un bond et l’homme appuyait déjà la pointe du couteau contre ma gorge. Il
portait la casquette et l’uniforme du chauffeur de maître (…) Il était prêt à
tuer. Il m’eût suffi d’esquisser un mouvement un peu brusque pour que tout fût
fini et pour que me fussent épargnées la lâcheté, l’acceptation et
l’accoutumance. Mais je ne bougeais pas. Je voulais prolonger ce moment, faire
durer cette possibilité de délivrance, goûter encore cette délivrance de tout
poids (…)
Il y eut sur son
visage une trace d’inquiétude parce que je souriais. C’est peut-être la
première fois depuis bien longtemps que mon sourire disait vrai, qu’il parlait
vraiment en mon nom au lieu de me cacher. La pointe de la lame s’appuya un peu
plus fortement sur mon cou. Il ne l’avait pas appuyée au milieu mais contre la carotide. Il
connaissait les bons endroits.
Je ne me souvenais
pas d’avoir goûté une telle sensation d’être redevenu moi-même depuis que je
m’étais réfugié dans l’ironie. Je guettai ma respiration. Pas trace d’émoi
quelconque. Somme toute, je n’avais pas tellement changé. Pour l’essentiel,
j’étais encore le même qu’au temps des allemands. Arabe, pensais-je. Mais la
pointe du couteau posée au point précis de la saignée à mort fit passer en un
éclair dans ma mémoire le ciel d’Andalousie et la mort d’un taureau sous l’épée
de Juan Belmonte (…) J’étais bien. J’étais chez moi (…) Il me fallait mettre fin
à ce délicieux souvenir de moi-même. Le couteau contre ma gorge n’était pas
celui d’un parachutiste allemand opérant derrière nos lignes mais d’un rat
d’hôtel qui n’osait ni tuer ni s’écarter car la sonnette était à la portée de
ma main et il m’eut suffi d’une seconde pour ameuter le service d’étage (…)
Je levai la main,
la refermai sur la lame du couteau et l’écartait de ma gorge. Il y eut sur ses
traits une expression de désarroi, une trace de lutte intérieure et de peur (…)
Il devait
maintenant ou bien m’égorger ou abandonner toute prétention à l’envergure et
avouer sa minable dimension de petit voleur : c’est ce qu’il fit. Il
brandit le couteau en l’air d’un air (sic) de menace vaine, saisit ma montre en or sur
la table de chevet et se mit à reculer vers la porte.
« Prenez l’escalier
de service à gauche en sortant » dis-je...
On trouve dans cette scène une dimension d’ordalie assez constante chez
Gary qui a un côté « seigneur de la guerre », à la Montherlant. Cette
dimension est suffisamment forte pour déboucher sur un retournement
dialectique, le plaisir éprouvé par le héros menacé retourne le sens de la
menace et crée un rapport de domination avec l’homme au couteau. Ce dernier
sera retrouvé ensuite et utilisé pour de basses manœuvres. Tout ceci dans un
contexte d’ « anarchisme de droite » où la question de l’ordre établi,
de la sécurité des biens etc… n’est même pas posée. On
n’est pas très loin, meurtre en moins, de la scène des « Caves du
Vatican » où l’antihéros gidien balance un compagnon de voyage du haut
d’un viaduc pour le seul plaisir. Enfin, le rapport social entre les
personnages est bien perçu. Le bourgeois possédant et « souchien »
comme disent aujourd’hui par exemple les « indigènes de la République et
comme on ne disait pas à l’époque l’emporte sans difficulté sur l’immigré, même
armé.
Cette intrication entre la condition physique, le sentiment personnel et
la vie sociale et historique est constante dans le roman. On peut la résumer
par un bref passage du début.
P. 23 « En 1944 je débarquais
en Normandie à Omaha Beach sous les mitrailleuses, je libérais Paris. Vous,
vous étiez un héros de la Résistance, colonel à vingt-six ans dans le maquis et
maintenant on ne peut plus bander. »
Gary expose comme constante le refus de la réification, cette tendance
de l’individu à nier sa propre humanité pour appréhender son corps et son
esprit comme des machines, certes extraordinairement sophistiquées :
P. 56 : « Je ne vous
apprends rien lorsque je vous dis qu’il y a des castratrices qui veulent vous
vider de vos forces. Les femmes ne comprennent absolument rien à la verge. Elles croient
que c’est une sorte de machine-outil automatique et qu’on peut régler ça comme
on veut. Vous ne verrez jamais une femme se soucier de votre prostate »
(....) « Vous avez la malchance d’avoir une sexualité anormale pour votre
âge, excessive, avec des organes qui sont eux normaux, et qui font les frais de
votre libido. Combien de temps dure en moyenne chaque rapport avec votre
partenaire actuelle ?
- Ce n’est pas une
partenaire, c’est une femme que j’aime… »
Cela va parfois jusqu’à la provocation pure et simple accompagnées d’un
effet de style dont on peut se demander s’il est voulu.
P. 119 « Pauvre chère doulce France ! A cinquante, cinquante-cinq
ans, vous arrivez à une situation où vous pouvez vous procurer facilement des
filles très jeunes – c’est pour ça d’ailleurs que l’on a abaissé la majorité à
18 ans – et vous bandez mou à la suite des efforts que vous avez fait dans
votre branche ».
Sincèrement, sans doute, l’auteur considérait que dans cet ouvrage, le
sexe n’était évoqué que comme prétexte. En
ce cas, l’œuvre dépasse l’intention qui a présidé à sa réalisation. La dérive
du style prend parfois un effet rabelaisien avec des énumérations qui seraient
dignes d’un bon San-Antonio. Qu’on en juge :
( Accompagné de sa jeune maîtresse, le héros raccompagne une relation
d’affaires à l’aéroport.)
PP 63-64 « Muller était un
gros homme aux cheveux blancs et aux cigares bienveillants ; il me parla
pendant tout le parcours des cassoulettes au petits mignons de Viard, du canard
Trissotin de Bagot et du capon blanc-bec dans son jus (…) Sur le chemin du
retour (…) Elle s’appuya contre mon épaule et demanda :
- Jacques, quand
est-ce que tu te décideras enfin à me faire faire un tour de France gastronomique ?
(…) Je ne suis pas encore mûr pour les consolations de l’Eglise lui lançai-je
entre les dents. Ni pour le chaponnet à la mignonne, ni pour la fricasse du
jacasse du père Viouque, ni pour la mouchette sur sa clavicule, ni pour la
grand-mère farcie sauce tzigane, ni pour la bibichette à la feuille de rose, ni
pour la bite de turc aux câpres, ni pour la culotte du zouave maison, ni pour
les mignardises de tonton Vercingétorix ni…. merde.»
Pour ce qui concerne l’intrigue, on peut, ou non accorder de l’importance
à cette histoire de revente de multinationale intriquée avec celle d’un amour
qui serait parfait sans les problèmes techniques. On peut juger un peu fade le
personnage de Laura, dame des pensées du personnage principal qui, d’une
certaine manière, crève seul l’écran. En bon faiseur d’histoires, Gary prépare
longuement sa fin et ménage une chute surprenante, mais ce n’est pas la plus
important.